C’est émue que Martine Bedin a participé à l’inauguration de l’exposition Memphis-Plastic Field au musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux. Elle était la seule représentante de ce mouvement emblématique du début des années 80. « Je ne me souvenais plus de certains meubles, c’était émouvant de les retrouver là ».

Parce que Bordeaux, c’est chez elle, aussi

L’entreprise dirigée par sa famille au Bouscat s’appelait la Girondine. Son arrière-grand-père avait inventé la première machine à boucher mécaniquement les bouteilles de vin. «Chaque machine était une pièce unique, construite en fonction de la forme de la bouteille». On croyait parler d’industriels et il s’agissait plutôt d‘artistes à leur manière. «J’ai toujours eu une tendresse particulière pour la mécanique».

Et pourtant, Martine Bedin s’éloigne des rives de la Garonne et part à Florence, à 22 ans, « fuyant l’académisme d’une ville de province française* » pour étudier l’architecture.
Elle ne connaît rien au design et son enseignement n’existait même pas. Ce qui paraît très différent de ce qui se passe aujourd’hui.

Très vite, elle participe à la fondation du groupe Memphis. Ce groupe d’avant-garde est radical et veut révolutionner l’architecture, mais aussi l’urbanisme. Il n’avait en tête finalement que « d’amener de la lumière sur une société condamnée aux feuilletons télévisés du samedi soir, et de rêver pour elle de désirs, d’émotions, de concentrations, de densité, de critique, de passion* ». Martine Bedin crée plusieurs objets devenus iconiques comme la lampe Super en 1981. Avec le groupe Memphis, il y avait cette volonté de « faire entrer la fantaisie à l’usine ». Mais cela n’a pas fonctionné. « L’industrie et le design se découvraient mutuellement. Rencontre fugace, liaisons dangereuses, malentendu. Personne n’était prêt *».

Revenir à l’unique

Elle se souvient encore de ce concours qu’elle avait gagné pour créer un mitigeur Jacob Delafon, en 1985. Lorsqu’elle arrive sur le stand Batimat, fière de son travail, elle s’étonne que son nom n’apparaisse pas. On lui réplique que les designers sont « les parasites de l’industrie ».
Une réflexion qui restera toujours dans un coin de sa tête. Et en 1991, elle décide de ne plus produire de manière industrielle, mais de rester concentrée sur des objets qui ont des « petites mais justes fonctions ». C’est à Bordeaux qu’elle crée sa maison d’édition, la Manufacture Familiale qui réalise et diffuse ses œuvres.


Et aujourd’hui face au déferlement d’objets produits par milliers, Martine Bedin avoue son inquiétude : « C’est peu responsable, cette société qui regorge de produits nocifs pour la société mais aussi pour la santé. Cela ne sert à rien de continuer à produire autant ». Les produits n’ont plus de valeur et pourtant quand « vous pensez au nombre d’étagères que vous avez monté, démonté et remonté puis jeté, le coût est finalement plus élevé qu’un objet unique produit par un designer ».
« Je crois qu’il faut revenir au désir, je dirais même qu’il faut penser à l’idée de sacrifice pour acquérir une pièce. Comme un de mes vases en marbre, par exemple. Il est cher mais il est aussi lourd et prend de la place. C’est compliqué de l’avoir et on peut imaginer même l’emprunter pour l’avoir chez soi, pendant un temps. Cela change notre vision du monde. Et j’ai envie de participer à ce mouvement là ». Elle reste à la marge, « ni artisan, ni artiste ». Mais à la place qu’elle a choisie.

*Objets, nos amis
Martine Bedin, Claude Eveno aux éditions Eoliennes 2019.

 

Commenter

Martine Bedin – « Je crois qu’il faut revenir au désir »